#Interview : Joann Sfar nous dévoile sa Synagogue

La Synagogue est l’œuvre la plus intime de Joann Sfar qui se livre sur son enfance, la figure du père et son amour du dessin, dans un album anti-dédiabolisation.

Par l'équipe Dargaud

La Synagogue

Table des matières

Il lui aura fallu frôler la mort pour se pencher frontalement sur cette histoire familiale qu’il ressasse depuis une trentaine d’années. Avec ce nouvel album imaginé sous le patronage de l’une de ses figures tutélaires, Joseph Kessel, comme lui Niçois et Juif, Joann Sfar fait palpiter sa capitale de cœur de son dessin vibrant.

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La Synagogue

Paris, 2021. Joann Sfar est dans une chambre d’hôpital, cloué au lit par la Covid. Le fantôme gouailleur de Joseph Kessel lui rend visite et le transporte dans sa jeunesse à Nice, dans les années 1980.

La Synagogue de Joann Sfar

À cette époque, le petit Joann s’ennuie ferme à la synagogue où le traîne son père, homme pieux et picaresque. Pour échapper à ces heures accablantes de prière, le garçon rejoint l’équipe de gardiens qui veille à la sécurité des lieux, tandis que plusieurs attentats ont déjà visé la communauté juive à Paris.

Le jeune Niçois va alors découvrir les joies des sports de combat, tout en se confrontant à l’absurdité des radicalités idéologiques et aux ambivalences de l’âme humaine. Un récit d’apprentissage intime et politique.



 

Ressuscitant les années 1980 pour mieux signifier que c’est déjà de l’histoire ancienne, Joann Sfar poursuit ses investigations intimes autour du deuil, de la religion et des extrêmes politiques.

La Synagogue de Joann Sfar

Fervent partisan du doute, fou de sport en général et des sports de combat en particulier, admirateur de personnages bagarreurs – avec son père, avocat de truands et chasseur de néo-nazis, sur la première marche du podium –, il met en scène cette courte mais déterminante période de sa vie, entre ses 17 et 21 ans, pour interroger une forme de virilité passée de mode, le poids de l’héritage, la figure des héros et les menaces des fanatiques.

L'abécédaire de La Synagogue par Joann Sfar :

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A comme Antisémitisme

« Avant toute chose, j’aimerais préciser que je ne suis pas un auteur engagé, dans le sens où je n’ai pas l’espoir que mon travail change quoi que ce soit au monde. En revanche, je suis un imagier. C’est pour cela que j’aime Segar quand il fait son Popeye ou Matt Groening quand il fait les Simpsons. Ils donnent une image de leur époque et ils en disent quelque chose.

J’ai l’impression qu’au regard de la haine, au sens large, et l’antisémitisme est une forme de haine, notre monde devient de plus en plus illisible.

La Synagogue de Joann Sfar

Dans les années 1980, un skin-head, on le voyait venir de très loin. Aujourd’hui quand on croise Jeremy Corbyn, on peut difficilement imaginer qu’il a mille plaintes pour antisémitisme sur le dos. Mais la haine des Juifs n’est pas, je crois, le sujet du livre. C’est plutôt la réponse juive à la haine. C’est une question insondable.

Quand tu es enfant et qu’on te raconte l’extermination des Juifs, l’une des questions qui te vient à l’esprit, c’est : pourquoi ne vous êtes-vous pas défendus ? Or, en réalité, il y a eu une résistance juive active mais, sans police, sans armée, sans pays, ils ont fait ce qu’ils ont pu.

Je parle souvent de cet évènement fondateur pour moi, souvenir d’une conversation que j’ai eue avec mon père et mon grand-père, à 7 ans, lors d’une visite au musée Yad Vashem à Jérusalem. J’avais d’un côté mon père, Juif d’Algérie, très bagarreur, qui n’a pas souffert de la Shoah, et de l’autre, mon grand-père maternel dont toute la famille est morte au bord d’une fosse en Ukraine. Mon père, très grave, a dit au petit garçon que j’étais : “Hitler a tenté de nous exterminer, tu es sur terre pour nous faire plein de petits enfants juifs.” Je n’ai pas compris si c’était un désir de vengeance ou de survie ? En tout cas, c’était ma fonction à ses yeux. La minute d’après, mon grand-père, courroucé, m’a dit : “Dis à ton père que tes parties génitales ne servent pas à combattre Hitler.” J’ai grandi au milieu de cela. »

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B comme Bagarre

« Le sujet principal du livre, c’est le combat. Mais derrière le fond grave de l’album, il faut rappeler que l’action se déroule à Nice, à une époque, les années 1980, où tous les petits garçons faisaient plusieurs arts martiaux. On regardait Rocky et Karaté Kid à la télé.

La Synagogue de Joann Sfar

Dans un domaine un peu plus personnel, j’ai grandi écrasé par deux “meta-symboles” de virilité : mon père d’un côté qui avait été l’avocat de beaucoup de truands niçois et avait fait mettre en prison des néo-nazis. Il a subi des menaces à cause de son engagement politique, il planquait des voyous dans le coffre de son Alpha Roméo jusqu’au tribunal. Je le voyais se bagarrer tout le temps. Ça me fascinait et ça me traumatisait en même temps.

De l’autre côté, il y avait mon grand-père maternel, héros de guerre, naturalisé de la main de Malraux, qui à l’inverse refusait de faire le moindre récit sur la guerre, sauf pour dire que c’était absurde, que quand tu mets un uniforme sur le meilleur des hommes, ça devient un con.

Et comme si ça ne suffisait pas, au lycée Masséna où j’étais, il y avait eu deux illustres élèves, Romain Gary et Joseph Kessel, que j’ai lus très tôt comme tout le monde à Nice, et qui étaient aussi des symboles de sur-virilité. Je ne crois donc pas que ce soit une fascination qui m’appartienne, je crois qu’une grande partie des petits garçons de mon époque la partageait. »

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C comme Covid

« Je n’aurais pas écrit ce livre sans les dix jours que j’ai passés à l’hôpital, suivis d’une longue hospitalisation à domicile. C’est dans cette chambre de Saint-Antoine que j’ai écouté en boucle les entretiens de Kessel, qui m’ont convaincu de faire ce livre auquel je pensais depuis trente ans.

La Synagogue de Joann Sfar

C’est aussi en entendant ce gastro-entérologue qui ne connaissait rien aux poumons me dire “Battez-vous !” que j’ai compris qu’il fallait écrire cette histoire maintenant.

J’étais très affaibli et c’est le dessin qui m’a sauvé. Je sais que ça fait un peu mystique, mais c’est une réalité physique.

Joann Sfar

Un matin, je suis sorti de mon lit contre l’avis de tout le monde, je me suis assis à ma table et j’ai commencé à dessiner. À la fin de la journée, je n’étais plus essoufflé, je n’avais plus besoin d’aide respiratoire. J’ai appelé le pneumologue, qui m’a dit que ma posture devait être très bonne. Finalement, toute cette expérience m’a sorti de mes fictions à un moment où j’avais besoin de construire sur le vrai monde. »

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E comme Ennui

« Je trouve encore à ce jour qu’il n’y a rien de plus éloigné de moi qu’une journée, avec un livre en hébreu dans les mains, à ânonner des centaines de pages avec des messieurs qui ne sentent pas tous très bon, il faut l’avouer. Peut-être qu’un jour, j’aurai la nostalgie de cela, mais ce n’est pas encore le cas. Alors le jour où j’ai appris que je pouvais échapper à la prière collective en montant la garde devant la synagogue, j’ai foncé. C’était emmerdant aussi, mais moins.

La Synagogue de Joann Sfar

Aujourd’hui j’ai un rapport relatif à l’ennui. Je dessine onze heures par jour et ça ne m’ennuie jamais. Finalement, mes seuls moments d’ennui aujourd’hui c’est peut-être quand on me met dans des réunions de grandes personnes ou quand mon fils demande à regarder en boucle le même programme de dessin animé. Ça peut me rendre fou ! »

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K comme Kessel

« Il y a cette idée qui agaçait beaucoup Romain Gary. Quand on parle de Juifs, on ne parle que de personnages penchés sur leur livre, avec leur barbe… Je n’échappe pas moi-même à ce travers quand je dessine des rabbins.

En réalité, on ne nous a pas préparés à rencontrer un Juif comme le président ukrainien Volodymyr Zelenski, qui, sans le faire exprès, change à jamais l’image du Juif européen. Les figures de Juifs européens héroïques m’intéressent. Et le premier d’entre eux, c’est Joseph Kessel, avec ses excès, sa violence, ses engagements…

La Synagogue de Joann Sfar

Je l’ai rencontré dans un lieu de grande intimité quand j’étais petit. À l’école, nous faisions des autodictées. On apprenait un texte seul à la maison et on devait le recracher sans faute en classe. Dans mon cas, c’était Le Lion. J’ai adoré ce livre, qui a eu sur moi le même effet que Le Petit Prince et que je rêverais d’adapter en bande-dessinée. »

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M comme Méditerranée

« Ça fait vingt ans que je dessine Le Chat du rabbin sans jamais avoir mis les pieds en Algérie.

Nice, en revanche, je connais comme ma poche, c’est la même lumière. Ça avait du sens de demander à Brigitte Findakli, elle-même née en Irak, et qui connaît mieux que personne les lumières chaudes comme celles-là, de réinventer Nice.

J’aime l’idée que La Synagogue offre des clés de lecture pour déchiffrer Le Chat du rabbin. Ainsi, les lecteurs com-prendront peut-être ce que j’ai voulu dire dans mes albums précédents.

Joann Sfar

Nous nous sommes bien amusés quand il a fallu retrouver la couleur de peau de mon adolescence. Dans les premières épreuves, je me trouvais bien trop bronzé. Brigitte m’a dit qu’elle avait utilisé les mêmes couleurs que pour Zlabya, l’héroïne du Chat du rabbin. Je suis allé voir des photos de l’époque et j’étais effectivement bronzé comme Mowgli. »

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P comme Papa

« Il y a quelques années, j’ai écrit un roman sur mon père. Il venait de mourir et je n’arrivais pas à le dessiner. C’est à force de dédicacer le roman que je me suis aperçu que je commençais à le dessiner dans les marges.

La Synagogue de Joann Sfar

Mon père était un homme très beau, le sosie de Sacha Distel. D’ailleurs il en jouait pas mal. Mais je ne sais pas dessiner ce genre de type, alors mon dessin n’est pas vraiment fidèle. Je me rends compte que je le dessine sans doute plus juif qu’il ne l’était, je le “maghrébinise” pour qu’on comprenne mieux et je ne sais pas s’il aurait souhaité ça.

L’autre difficulté, c’était aussi sa taille. Mon père était petit. Dès l’adolescence, je faisais une tête de plus que lui. Comment faire dès lors pour raconter en dessin son autorité sans faille ? »

Merci à Joann Sfar de nous avoir invités dans les coulisses de la création de son ouvrage.

La Synagogue est un récit salutaire et anti-dédiabolisation qui rappelle ce que fut le Front National quand il ne faisait pas encore semblant d'être un parti comme les autres. Un appel à la fraternité et à la lutte contre les extrémismes politiques !

Retrouvez dès à présent La Synagogue de Joann Sfar chez votre libraire :

 

Bonne lecture !

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